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Lot 66 EMILE-JACQUES RUHLMANN - L'ART DECO OU L'ART DU LUXE
Au début des années 1920, traumatisée par la Grande Guerre, la France s'emploie avec force à retrouver la première place sur la scène artistique internationale. Pour y parvenir l'artisanat et les arts appliqués sont largement mis à contribution.
Après le succès de l'Exposition Universelle de 1900 sa position dominante est bousculée par le retentissement de nouveaux mouvements tels que le Werkbund ou le Wiener Werksttte. Aussi l'Exposition Internationale de 1925 est l'occasion de démontrer avec éclat le dynamisme de ses créateurs. Ils établiront durablement les standards de l'élégance et du luxe, qui ne seront remis en cause qu'avec la création de l'UAM quelques années plus tard.
Paris s'enorgueillit alors de compter un nombre impressionnant de créateurs et d'artisans à la créativité inégalée, leurs ateliers rassemblant jusqu'à plusieurs centaines de collaborateurs. Leur savoir-faire est exceptionnel : orfèvres, bijoutiers, ferronniers, artisans du métal, émailleurs, imprimeurs d'art, relieurs, artistes travaillant l'ivoire, laqueurs, tapissiers, céramistes, verriers, maçtres ébénistes, ainsi que tous les artisans travaillant la matière comme le galuchat, l'écaille de tortue, hissent au plus haut la maçtrise des techniques et créativité. Sans oublier les splendides créations sorties des grandes manufactures lyonnaises de soierie, les papiers peints de luxe, et les tissus.
L'exposition de 1925 est le triomphe des grands créateurs français. Des installations prestigieuses célèbrent leurs réalisations dont la créativité, la richesse et le raffinement suscitent l'émerveillement.
'Le Pavillon du Collectionneur' est sans aucun doute le joyau de l'exposition et la fierté légitime des parisiens. Émile-Jacques Ruhlmann (1879-1933) est à l'origine de sa conception. Sa célébrité est au firmament. Il réinterpréte la grande tradition de l'ébénisterie française, y apportant une écriture et un style personnels sophistiqués, extrêmement luxueux, même parfois grandioses. Il crée des formes nouvelles tout en maintenant l'équilibre fragile entre proportion et ornement. Son oeuvre inscrit le style Art Déco dans l'histoire de l'art à l'égal des styles Louis XIV, Louis XV et Louis XVI alors si recherchés par les collectionneurs. Il fut d'ailleurs considéré comme le Riesener du XXème siècle.
Son style est reconnaissable entre tous. Il privilégie l'ébène de Macassar employé dans de savants jeux de placages ; les précieuses marqueteries d'ivoire déclinées en frises de petits points, petits carrés, ou en fins réseaux de lignes diagonales ; les surfaces gainées de galuchat, ou laquées ; ainsi que les détails soulignés de bronze argenté ou doré. Il collabore parfois avec des sculpteurs, comme Simon Foucault ou Alfred-Auguste Janniot qui créent spécialement à son attention des motifs en bas-reliefs.
En 1934 après sa disparition, une rétrospective lui est consacrée au Pavillon de Marsan, hommage à une carrière exemplaire. Frantz Jourdain dans la préface du catalogue honore le 'prestigieux décorateur moderne, dont les oeuvres si pleines de goût, d'originalité, d'élégance, d'harmonie, de perfections techniques iront rejoindre au Louvre le bureau de Riesener, une des expressions les plus accomplies du génie français'.
ART DECO AND THE ART OF LUXURY
There is a powerful political dimension to French Art Deco. For France was determined in the early 1920s, after the traumatic ruptures of the First World War, to emphatically re-assert its status as the world capital of creativity and of outstanding craft skill in every area of the applied arts, a status confirmed by French dominance of the Paris Exposition Universelle of 1900, but subsequently challenged by new thinking in other countries, by such successes as the Munich Werkbund and the Wiener Werksttte. The Paris International Exhibition of 1925 was to provide the stimulus and the high-visibility context within which to show off to the world that France set the defining standards in the luxury industries.
Certainly, Paris could boast an unrivalled tradition of creativity with an impressive array of ateliers specialising in every conceivable aspect of craft production. Here in one city were silversmiths and jewellers, ferroniers, metalworkers, enamellers, fine printers, bookbinders, artists in ivory and lacquer, carpet weavers, masters of the 'arts du feu', of earthenware and of glass, master cabinet-makers and specialists in every ancillary skill, in working for instance with sharkskin or tortoiseshell. Nor should one overlook the brilliant technical and artistic accomplishments of the great manufacturers in Lyon of luxury fabrics and wallpapers.
The 1925 exhibition indeed proved a triumph for the great artist-craftsmen of France. Ambitious displays showed to maximum advantage both the refinement and the richness of French design and the outstanding combination of creative talent and practical experience that translated ideas into outstanding artefacts. Grand centerpiece of the exhibition and the justified focus of Parisian pride was the Pavillon du Collectionneur. And if there is one name that dominated these displays it is surely that of master furniture designer and ensemblier who conceived this pavilion, Emile-Jacques Ruhlmann.
Ruhlmann distilled the finest aspects of French tradition in design and in craftsmanship and re-interpreted this noble history in an idiom that was distinctive, refined and subtly adapted to the new century. Ruhlmann worked in a classical tradition, but simplifying, emphasising balance and proportion over ornament, while relishing sumptuous materials and flawless finish. His work defines French Art Deco at its most elegantly sumptuous. Among the signature details that distinguish his style are his fondness for Macassar ebony in beautifully configured veneers, fine inlays of ivory in rows of dots or tiny squares or in a delicate lattice of diagonal lines, surfaces of sharkskin or lacquer and meticulously drawn details in silvered or gilt bronze - sometimes he enlisted sculptors to create bas-relief motifs.
A tribute exhibition at the Musée des Arts Décoratifs after Ruhlmann's death in 1934 celebrated a most distinguished career and in the catalogue Frantz Jourdain paid his respects to the artist whose 'works so marked by taste, originality, elegance, harmony and technical perfection will stand in the Louvre alongside the desk by Riesner, one of the most impeccable manifestations of French Genius.'
Au début des années 1920, traumatisée par la Grande Guerre, la France s'emploie avec force à retrouver la première place sur la scène artistique internationale. Pour y parvenir l'artisanat et les arts appliqués sont largement mis à contribution.
Après le succès de l'Exposition Universelle de 1900 sa position dominante est bousculée par le retentissement de nouveaux mouvements tels que le Werkbund ou le Wiener Werksttte. Aussi l'Exposition Internationale de 1925 est l'occasion de démontrer avec éclat le dynamisme de ses créateurs. Ils établiront durablement les standards de l'élégance et du luxe, qui ne seront remis en cause qu'avec la création de l'UAM quelques années plus tard.
Paris s'enorgueillit alors de compter un nombre impressionnant de créateurs et d'artisans à la créativité inégalée, leurs ateliers rassemblant jusqu'à plusieurs centaines de collaborateurs. Leur savoir-faire est exceptionnel : orfèvres, bijoutiers, ferronniers, artisans du métal, émailleurs, imprimeurs d'art, relieurs, artistes travaillant l'ivoire, laqueurs, tapissiers, céramistes, verriers, maçtres ébénistes, ainsi que tous les artisans travaillant la matière comme le galuchat, l'écaille de tortue, hissent au plus haut la maçtrise des techniques et créativité. Sans oublier les splendides créations sorties des grandes manufactures lyonnaises de soierie, les papiers peints de luxe, et les tissus.
L'exposition de 1925 est le triomphe des grands créateurs français. Des installations prestigieuses célèbrent leurs réalisations dont la créativité, la richesse et le raffinement suscitent l'émerveillement.
'Le Pavillon du Collectionneur' est sans aucun doute le joyau de l'exposition et la fierté légitime des parisiens. Émile-Jacques Ruhlmann (1879-1933) est à l'origine de sa conception. Sa célébrité est au firmament. Il réinterpréte la grande tradition de l'ébénisterie française, y apportant une écriture et un style personnels sophistiqués, extrêmement luxueux, même parfois grandioses. Il crée des formes nouvelles tout en maintenant l'équilibre fragile entre proportion et ornement. Son oeuvre inscrit le style Art Déco dans l'histoire de l'art à l'égal des styles Louis XIV, Louis XV et Louis XVI alors si recherchés par les collectionneurs. Il fut d'ailleurs considéré comme le Riesener du XXème siècle.
Son style est reconnaissable entre tous. Il privilégie l'ébène de Macassar employé dans de savants jeux de placages ; les précieuses marqueteries d'ivoire déclinées en frises de petits points, petits carrés, ou en fins réseaux de lignes diagonales ; les surfaces gainées de galuchat, ou laquées ; ainsi que les détails soulignés de bronze argenté ou doré. Il collabore parfois avec des sculpteurs, comme Simon Foucault ou Alfred-Auguste Janniot qui créent spécialement à son attention des motifs en bas-reliefs.
En 1934 après sa disparition, une rétrospective lui est consacrée au Pavillon de Marsan, hommage à une carrière exemplaire. Frantz Jourdain dans la préface du catalogue honore le 'prestigieux décorateur moderne, dont les oeuvres si pleines de goût, d'originalité, d'élégance, d'harmonie, de perfections techniques iront rejoindre au Louvre le bureau de Riesener, une des expressions les plus accomplies du génie français'.
ART DECO AND THE ART OF LUXURY
There is a powerful political dimension to French Art Deco. For France was determined in the early 1920s, after the traumatic ruptures of the First World War, to emphatically re-assert its status as the world capital of creativity and of outstanding craft skill in every area of the applied arts, a status confirmed by French dominance of the Paris Exposition Universelle of 1900, but subsequently challenged by new thinking in other countries, by such successes as the Munich Werkbund and the Wiener Werksttte. The Paris International Exhibition of 1925 was to provide the stimulus and the high-visibility context within which to show off to the world that France set the defining standards in the luxury industries.
Certainly, Paris could boast an unrivalled tradition of creativity with an impressive array of ateliers specialising in every conceivable aspect of craft production. Here in one city were silversmiths and jewellers, ferroniers, metalworkers, enamellers, fine printers, bookbinders, artists in ivory and lacquer, carpet weavers, masters of the 'arts du feu', of earthenware and of glass, master cabinet-makers and specialists in every ancillary skill, in working for instance with sharkskin or tortoiseshell. Nor should one overlook the brilliant technical and artistic accomplishments of the great manufacturers in Lyon of luxury fabrics and wallpapers.
The 1925 exhibition indeed proved a triumph for the great artist-craftsmen of France. Ambitious displays showed to maximum advantage both the refinement and the richness of French design and the outstanding combination of creative talent and practical experience that translated ideas into outstanding artefacts. Grand centerpiece of the exhibition and the justified focus of Parisian pride was the Pavillon du Collectionneur. And if there is one name that dominated these displays it is surely that of master furniture designer and ensemblier who conceived this pavilion, Emile-Jacques Ruhlmann.
Ruhlmann distilled the finest aspects of French tradition in design and in craftsmanship and re-interpreted this noble history in an idiom that was distinctive, refined and subtly adapted to the new century. Ruhlmann worked in a classical tradition, but simplifying, emphasising balance and proportion over ornament, while relishing sumptuous materials and flawless finish. His work defines French Art Deco at its most elegantly sumptuous. Among the signature details that distinguish his style are his fondness for Macassar ebony in beautifully configured veneers, fine inlays of ivory in rows of dots or tiny squares or in a delicate lattice of diagonal lines, surfaces of sharkskin or lacquer and meticulously drawn details in silvered or gilt bronze - sometimes he enlisted sculptors to create bas-relief motifs.
A tribute exhibition at the Musée des Arts Décoratifs after Ruhlmann's death in 1934 celebrated a most distinguished career and in the catalogue Frantz Jourdain paid his respects to the artist whose 'works so marked by taste, originality, elegance, harmony and technical perfection will stand in the Louvre alongside the desk by Riesner, one of the most impeccable manifestations of French Genius.'
Emile-Jacques Ruhlmann (1879-1933)
MEUBLE DIT 'CAVE À LIQUEUR NICOLLE', VERS 1926
Closed31 March 2011
Price Realised
EUR 1,498,600
More Information
Specialist note
Cf. : E. Kohlmann, Petits Meubles Modernes, id., pl. 37 pour le même modèle, à décor d'écaille de tortue plaquée en carrés
Exposition retrospective E.-J. Ruhlmann, catalogue d'exposition, Musée des Arts Décoratifs, Palais du Louvre, Pavillon de Marsan, 26 octobre-16 décembre 1934, p. 21 pour le même modèl appartenant à M. Louis Nicolle ;
Michel d'Alnois, La Rétrospective Ruhlmann au Pavillon de Marsan dans Plaisir de France, janvier 1935, p. 43 pour la photographie sus-citée ;
Ruhlmann, Genius of Art Deco, id., p. 205 ;
Florence Camard, Jacques Emile Ruhlmann, id., p. 71
Référencé sous les numéros 1543 (Ancien Référencier) et 2228 (Nouveau Référencier) dans les archives Ruhlmann, conservées au Musée des Années Trente, Boulogne-Billancourt.
Louis Nicolle, grand industriel et homme politique du Nord de la France, est l'un des plus importants commanditaires de Ruhlmann. Il aménage non seulement son appartement parisien mais également son château de Lomme près de Lille, ainsi que ses bureaux. Il acquiert une première variante de la cave à liqueur - le plateau en doucine et l'abattant plaqué de larges carrés d'écaille de tortue sans filet d'ivoire - au Salon des Artistes Décorateurs en 1926. Une photographie d'époque illustre ce meuble sur le mur du fond du hall du château de Lomme. Louis Nicolle en prêtera une variante - les portes plaquées d'écaille de tortue à motif de losanges et filets d'ivoire identique au modèle que nous présentons - lors de l'exposition rétrospective que le Musée des Arts Décoratifs consacre au décorateur-ensemblier en 1934, l'année suivant sa disparition. Elle figure au catalogue de l'exposition sous le numéro 66 et pourrait être notre exemplaire.
La cave à liqueur fait partie des créations les plus raffinées de Ruhlmann. Elle réunit les matériaux précieux que le décorateur affectionne alors particulièrement, tels l'ébène de Macassar, l'ivoire, l'écaille de tortue, déclinant l'essence même de son vocabulaire formel : la doucine, les frises de denticules, les pieds fuseaux finissant au sommet en enroulement, les sabots d'ivoire, les subtils jeux de plans.
Exposition retrospective E.-J. Ruhlmann, catalogue d'exposition, Musée des Arts Décoratifs, Palais du Louvre, Pavillon de Marsan, 26 octobre-16 décembre 1934, p. 21 pour le même modèl appartenant à M. Louis Nicolle ;
Michel d'Alnois, La Rétrospective Ruhlmann au Pavillon de Marsan dans Plaisir de France, janvier 1935, p. 43 pour la photographie sus-citée ;
Ruhlmann, Genius of Art Deco, id., p. 205 ;
Florence Camard, Jacques Emile Ruhlmann, id., p. 71
Référencé sous les numéros 1543 (Ancien Référencier) et 2228 (Nouveau Référencier) dans les archives Ruhlmann, conservées au Musée des Années Trente, Boulogne-Billancourt.
Louis Nicolle, grand industriel et homme politique du Nord de la France, est l'un des plus importants commanditaires de Ruhlmann. Il aménage non seulement son appartement parisien mais également son château de Lomme près de Lille, ainsi que ses bureaux. Il acquiert une première variante de la cave à liqueur - le plateau en doucine et l'abattant plaqué de larges carrés d'écaille de tortue sans filet d'ivoire - au Salon des Artistes Décorateurs en 1926. Une photographie d'époque illustre ce meuble sur le mur du fond du hall du château de Lomme. Louis Nicolle en prêtera une variante - les portes plaquées d'écaille de tortue à motif de losanges et filets d'ivoire identique au modèle que nous présentons - lors de l'exposition rétrospective que le Musée des Arts Décoratifs consacre au décorateur-ensemblier en 1934, l'année suivant sa disparition. Elle figure au catalogue de l'exposition sous le numéro 66 et pourrait être notre exemplaire.
La cave à liqueur fait partie des créations les plus raffinées de Ruhlmann. Elle réunit les matériaux précieux que le décorateur affectionne alors particulièrement, tels l'ébène de Macassar, l'ivoire, l'écaille de tortue, déclinant l'essence même de son vocabulaire formel : la doucine, les frises de denticules, les pieds fuseaux finissant au sommet en enroulement, les sabots d'ivoire, les subtils jeux de plans.