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Lot 65 Chefs-d'oeuvre des collections Veil-Picard
'Le Premier amateur de Paris', c'est en ces termes que René Gimpel, l'un des grands marchands de la Belle Epoque, décrivait en 1918 Arthur Georges Veil-Picard (1854-1944). Son image nous est connue notamment par son portrait exécuté en 1887 au pastel par son ami Boldini et par des photographies, à une époque où il collectionnait avec passion les tableaux, les dessins et les miniatures du XVIIIème siècle. Le regard vif d'intelligence et la pose 'décontractée' d'Arthur Georges correspondent à l'image que l'on peut se faire d'un amateur d'art de la fin du XIXème siècle vivant dans un hôtel particulier de la plaine Monceau. C'est dans cette maison, située au 63 rue de Courcelles, qu'Arthur Georges avait assemblé, sans conseil ni intermédiaire, son extraordinaire collection, constituée en autodidacte pendant près de quarante années. L'hôtel fut détruit en 1970 après qu'une vente aux enchères historique eut dispersé son contenu de boiseries, lustres et meubles. La collection de peintures et de dessins demeura dans la famille. C'est une partie de cet ensemble remarquable que ses descendants ont choisi de présenter en vente.
Arthur Georges était non seulement un amateur mais aussi l'héritier d'une lignée de collectionneurs avisés et de généreux bienfaiteurs. Sa famille, venue d'Alsace, s'implanta à Besançon en 1822. C'est dans cette ville que son grand-père Aaron Veil-Picard (1794-1868) et son père Adolphe (1824-1877) établirent un commerce d'étoffes puis une succursale de la banque de France. Ils offrirent, pendant deux générations, une aide sans précédent à la ville en contribuant à la construction de divers bâtiments et aménagements urbains ou bien encore en participant au financement de fouilles archéologiques. En 1924, une exposition à Besançon célébrait le Centenaire du grand philanthrope Adolphe Veil-Picard, banquier à Besançon protecteur des Arts et Lettres et un monument sculpté à sa gloire était inauguré sur la place Granvelle où il se trouve encore. Les deux fils d'Adolphe, Arthur Georges et Edmond Charles (1856-1947) poursuivirent les activités de la banque en ajoutant à celles-ci une affaire de distillerie, la maison d'absinthe Pernod Fils achetée en 1888, tout en s'établissant à Paris. Pendant la première guerre mondiale, les deux frères aidèrent à nouveau leurs concitoyens en créant les ambulances Pernod et en transformant la distillerie de Pontarlier en hôpital.
Les collections Veil-Picard sont une référence dans le monde de la collection et plus particulièrement pour les amateurs de tableaux et de dessins anciens. Si Edmond s'intéressa aux tableaux, c'est surtout au nom d'Arthur Georges que cette collection mythique est associée. Arthur Georges avait une passion pour Fragonard notamment, dont il possédait seize oeuvres. Il était aussi amateur de Maurice Quentin de La Tour dont il posséda plusieurs pastels mais également de tous les grands noms du XVIIIème siècle tant en peinture qu'en sculpture. Les cimaises de divers musées (souvent grâce à la générosité de ses descendants) sont aujourd'hui enrichies d'oeuvres lui ayant appartenu comme le Metropolitan Museum de New York qui possède un dessin de Goya, La Corrida, ou le Louvre avec deux oeuvres capitales de Fragonard, Renaud dans les Jardins d'Armide et L'Etable. Le Musée National du Château de Versailles possède un buste de Louis XV par Jean-Baptiste Lemoyne et un dessin de Gabriel de Saint-Aubin. Les descendants d'Arthur Georges firent don aux musées français en 1947, en souvenir de leur père, d'un buste de Madame Adélaïde par Houdon.
Arthur Georges Veil-Picard semble avoir collectionné seul, sans être conseillé par d'autres collectionneurs ou marchands, ce qui forçait l'admiration de ses contemporains quelque peu étonnés qu'un 'provincial' pût agir avec tant de discernement. Il rivalisait souvent dans ses achats en vente publique, chez les marchands ou les collectionneurs, avec les plus grands amateurs de son temps : Jacques Seligmann, Nathan Wildenstein, le banquier David-Weill, Alphonse Kann, le marquis de Biron ou les barons Adolphe et Edmond de Rothschild. Il ouvrait volontiers son hôtel particulier aux visiteurs: le marchand René Gimpel raconte, toujours dans ses souvenirs, que le célèbre amateur américain Warburg fut conduit chez Arthur Georges Veil-Picard pour qu'il vît ce qui se faisait de mieux en matière de collection.
Les quinze oeuvres provenant de l'ancienne collection Veil-Picard présentées dans cette vente sont le témoignage de dialogues exceptionnels entre artistes, mécènes et collectionneurs. Il ne fait aucun doute qu'elles furent retenues par Arthur Georges en raison notamment de ces correspondances. Certaines sont nées d'une relation particulière entre artiste et commanditaire. D'autres représentent des personnages qui marquèrent leur temps, comme Vivant Denon, premier conservateur du Louvre et illustre collectionneur, comme la Comtesse de Provence si mal-aimée de ses contemporains ou l'architecte Bénard dont l'intense activité dans les milieux artistiques parisiens, romains et bruxellois fut longtemps oubliée. Quelques unes furent commandées à leurs auteurs par les plus grands amateurs de leur époque comme Madame Pastoret dont la famille fut proche à la fois d'Ingres et de David. Enfin, deux au moins passèrent dans des collections illustres, comme le Bénédicité de Chardin qui appartint dès le XVIIIème siècle au célèbre collectionneur et critique Antoine-Joseph Dezallier d'Argenville puis à François Marcille, l'un des plus grands amateurs de Chardin et comme le dessin de Portail, propriété des frères Goncourt, dont on sait le rôle qu'ils tinrent à la fin du XIXème siècle dans la diffusion de "l'art de vivre à la française" propre au siècle des Lumières.
J'aimerais dire un mot de la modernité de cet ensemble dont la qualité des oeuvres frappe l'oeil le moins averti : l'extraordinaire liberté de l'esquisse de Chardin, que l'artiste ne montra pas de son vivant et qui resta dans son atelier, correspond peut-être plus encore au 'goût' de nos contemporains qu'à celui de ceux du temps de Chardin. Les empâtements visibles, les coups de pinceaux rapides et sûrs nous émeuvent en ce qu'ils évoquent la première pensée d'un génie de la peinture dont l'art a traversé les siècles. Et cette immédiateté n'empêche en rien le spectateur de ressentir la profonde intimité de la scène et la tendresse échangée entre la petite fille, toute à sa prière, et sa mère. Ne voyons-nous pas aujourd'hui comme hier dans la belle et élégante Madame Pastoret, au mari brillant et quelque peu volage, une épouse qui semble porter dans son regard la mélancolie de sa condition ? Dans ce dessin, c'est tout l'art d'Ingres portraitiste, indémodable, qui nous parvient. Il est impossible de ne pas évoquer la poésie du dessin de Portail, qui détaille si admirablement les perles et les étoffes dont sont ornés les jeunes serviteurs noirs et dans le regard desquels le temps semble comme suspendu, nous offrant, au premier coup d'oeil, la grâce infinie du XVIIIème siècle.
Sachant que collectionneurs et amateurs trouveront dans ce catalogue matière à entretenir leur passion, je ressens comme un grand privilège de présenter aux enchères ces trésors issus de la fabuleuse collection d'Arthur Georges Veil-Picard. Et je souhaite aujourd'hui remercier particulièrement ses descendants de la confiance qu'ils nous témoignent.
François de Ricqlès
Président
Christie's France
Treasures of the Veil-Picard Collections
René Gimpel, a Belle Epoque Parisian dealer, called Arthur Georges Veil-Picard the 'greatest connoisseur of Paris'. His face is known to us through a portrait in pastel done by his friend Boldini in 1887 as well as through photographs. It was during this period that he collected paintings, drawings, and miniatures with passion. A banker and industrialist Arthur Georges Veil-Picard (1854-1944) was an avid collector of 18th century French art. The intelligent alert eye and the 'relaxed' pose of Arthur Georges correspond to the image that one might have an art collector of the end of the nineteenth century, living in a hôtel particulier in the 'plaine Monceau'. It is in that house, 63 rue de Courcelles, that Arthur Georges assembled, without anyone's help, his extraordinary collection over the course of nearly forty years. The hôtel particulier was destroyed in 1970, after an amazing sale which had dispersed its paneling, chandeliers and furniture. The collection of paintings and drawings remained in the family. It is part of this striking ensemble that his descendants have chosen to sell.
Arthur Georges was not only a connoisseur but also the descendant of an illustrious family of philanthropists and generous benefactors. Originally from Alsace, the family settled in Besançon in 1822. His grandfather Aaron Veil-Picard (1794-1868) and his father Adolphe (1824-1877) established first a textile business then developed a subsidiary of the Banque de France. During two generations, they regularly helped finance various projects in the city such as the construction of buildings or the financing of archaeological excavations. In 1924, an exhibition in Besançon celebrated the Centenary of the great philanthropist, Adolphe Veil-Picard, banker in Besançon and protector of Arts and Letters. A monument sculpted in his glory was inaugurated on the place Granvelle where it can still be seen today. The two sons of Adolphe, Arthur Georges and Edmond Charles (1856-1947) pursued the banking activities and added an absinthe distillery, Pernod Fils bought in 1888, while establishing themselves in Paris. During the First World War, the two brothers played an important role in helping their compatriots by creating the 'Pernod ambulances' and transforming the Pontarlier distillery into a hospital.
The Veil-Picard collections are a reference in the world of collectors especially those of old master paintings and drawings. Edmond Charles was a modest collector compared to his brother Arthur Georges whose name is associated with icons of the period. Arthur Georges had a passion for Fragonard and he possessed no less than sixteen of his works. He was also an expert on Maurice Quentin de La Tour of whom he owned several pastels along with works of all the great painters and sculptors of the 18th century. International museums (often thanks to the generosity of the descendants of Arthur Georges) have many works of Veil-Picard provenance. A drawing by Goya, La Corrida, is in the Metropolitan museum of New York, the Louvre owns two major works by Fragonard, Renaud dans les Jardins d'Armide and l'Etable, a bust of Louis XV by Jean-Baptiste Lemoyne and a drawing by Gabriel de Saint-Aubin are in the Musée National du Château de Versailles. In 1947, the family of Arthur Georges donated a Bust of Madame Adélaïde by the sculptor Houdon to the French national museums in memory of their father.
Arthur Georges Veil-Picard seems to have collected alone, without the advice of other dealers or collectors, something which provoked the admiration of his contemporaries who were somewhat surprised that a 'provincial' could act with such discernment. In public auctions he would often be the rival of the most important collectors and merchants of his time: Jacques Seligmann, Nathan Wildenstein, the banker David-Weill, Alphonse Kann, the marquis de Biron, or the barons Adolphe and Edmond de Rothschild. He was happy to show his hôtel particulier to visitors, the dealer René Gimpel recounts in his journal, that the famous American collector, Mr Warburg was taken to Arthur Georges Veil Picard's in order to give him a tour of the best collection in Paris.
The fifteen works from the Arthur Veil-Picard collection presented in this sale are a testimony of an exceptional dialogue between artists, patron of the arts and collectors. Beyond a doubt, these works were chosen by Arthur Georges for their pedigree. Some were born from a particular relation between artist and commissioner. Others represent important figures of the time such as Vivant-Denon, first curator of the Louvre and an avid collector, or the Comtesse de Provence so disliked by her contemporaries or the architect Bénard whose intense activity in the artistic circles of Paris, Rome and Brussels was forgotten for a long time. Some were ordered directly by the greatest connoisseurs of the time such as Madame Pastoret whose family was close to Ingres as well as to David. Finally, at least two paintings went into illustrious collections such as the Bénédicité by Chardin which belonged from the 18th century onwards to the famous collector and critic Antoine-Joseph Dezalliers d'Argenville then to François Marcille, one of the greatest amateurs of Chardin. Portail's drawing belonged to the Goncourt brothers whose mission at the end of the nineteenth century was to spread 'the art of French living', an endeavor particular to the Enlightenment.
I would like to say a word on the modernity of this ensemble whose quality is striking: the extraordinary freedom of Chardin's sketch, something which the artist never showed while living but remained at his death in his atelier, will relate maybe even more to the taste of our contemporaries more than to his time. The impasto, the quick confidant brush strokes, move us in their evocation of the first thoughts of a genius whose art endures. This immediacy does not prevent the spectator from feeling the profound intimacy of this scene and the strange tenderness between the little girl, concentrated on her prayers and her mother encouraging her.
We see today, just as in the past, the beautiful and elegant Mrs Pastoret with her brilliant albeit philandering husband, the wife bearing in her eyes all the melancholy of her condition. This drawing summarizes all of the art of Ingres as a portraitist. It is also impossible not to mention the poetry of Portail's drawing which details so expertly the pearls and fabric of the young black servants. Time seems suspended in their eyes portraying the infinite grace of the 18th century.
In the contents of this catalogue, collectors and art lovers alike will find material to fulfill many aspects of their passion for art, and I feel a great privilege in presenting in the auction these treasures from the wonderful Arthur Georges Veil-Picard collection. I would like to particularly thank his descendants for the trust they have shown us.
François de Ricqlès
President
Christie's France
'Le Premier amateur de Paris', c'est en ces termes que René Gimpel, l'un des grands marchands de la Belle Epoque, décrivait en 1918 Arthur Georges Veil-Picard (1854-1944). Son image nous est connue notamment par son portrait exécuté en 1887 au pastel par son ami Boldini et par des photographies, à une époque où il collectionnait avec passion les tableaux, les dessins et les miniatures du XVIIIème siècle. Le regard vif d'intelligence et la pose 'décontractée' d'Arthur Georges correspondent à l'image que l'on peut se faire d'un amateur d'art de la fin du XIXème siècle vivant dans un hôtel particulier de la plaine Monceau. C'est dans cette maison, située au 63 rue de Courcelles, qu'Arthur Georges avait assemblé, sans conseil ni intermédiaire, son extraordinaire collection, constituée en autodidacte pendant près de quarante années. L'hôtel fut détruit en 1970 après qu'une vente aux enchères historique eut dispersé son contenu de boiseries, lustres et meubles. La collection de peintures et de dessins demeura dans la famille. C'est une partie de cet ensemble remarquable que ses descendants ont choisi de présenter en vente.
Arthur Georges était non seulement un amateur mais aussi l'héritier d'une lignée de collectionneurs avisés et de généreux bienfaiteurs. Sa famille, venue d'Alsace, s'implanta à Besançon en 1822. C'est dans cette ville que son grand-père Aaron Veil-Picard (1794-1868) et son père Adolphe (1824-1877) établirent un commerce d'étoffes puis une succursale de la banque de France. Ils offrirent, pendant deux générations, une aide sans précédent à la ville en contribuant à la construction de divers bâtiments et aménagements urbains ou bien encore en participant au financement de fouilles archéologiques. En 1924, une exposition à Besançon célébrait le Centenaire du grand philanthrope Adolphe Veil-Picard, banquier à Besançon protecteur des Arts et Lettres et un monument sculpté à sa gloire était inauguré sur la place Granvelle où il se trouve encore. Les deux fils d'Adolphe, Arthur Georges et Edmond Charles (1856-1947) poursuivirent les activités de la banque en ajoutant à celles-ci une affaire de distillerie, la maison d'absinthe Pernod Fils achetée en 1888, tout en s'établissant à Paris. Pendant la première guerre mondiale, les deux frères aidèrent à nouveau leurs concitoyens en créant les ambulances Pernod et en transformant la distillerie de Pontarlier en hôpital.
Les collections Veil-Picard sont une référence dans le monde de la collection et plus particulièrement pour les amateurs de tableaux et de dessins anciens. Si Edmond s'intéressa aux tableaux, c'est surtout au nom d'Arthur Georges que cette collection mythique est associée. Arthur Georges avait une passion pour Fragonard notamment, dont il possédait seize oeuvres. Il était aussi amateur de Maurice Quentin de La Tour dont il posséda plusieurs pastels mais également de tous les grands noms du XVIIIème siècle tant en peinture qu'en sculpture. Les cimaises de divers musées (souvent grâce à la générosité de ses descendants) sont aujourd'hui enrichies d'oeuvres lui ayant appartenu comme le Metropolitan Museum de New York qui possède un dessin de Goya, La Corrida, ou le Louvre avec deux oeuvres capitales de Fragonard, Renaud dans les Jardins d'Armide et L'Etable. Le Musée National du Château de Versailles possède un buste de Louis XV par Jean-Baptiste Lemoyne et un dessin de Gabriel de Saint-Aubin. Les descendants d'Arthur Georges firent don aux musées français en 1947, en souvenir de leur père, d'un buste de Madame Adélaïde par Houdon.
Arthur Georges Veil-Picard semble avoir collectionné seul, sans être conseillé par d'autres collectionneurs ou marchands, ce qui forçait l'admiration de ses contemporains quelque peu étonnés qu'un 'provincial' pût agir avec tant de discernement. Il rivalisait souvent dans ses achats en vente publique, chez les marchands ou les collectionneurs, avec les plus grands amateurs de son temps : Jacques Seligmann, Nathan Wildenstein, le banquier David-Weill, Alphonse Kann, le marquis de Biron ou les barons Adolphe et Edmond de Rothschild. Il ouvrait volontiers son hôtel particulier aux visiteurs: le marchand René Gimpel raconte, toujours dans ses souvenirs, que le célèbre amateur américain Warburg fut conduit chez Arthur Georges Veil-Picard pour qu'il vît ce qui se faisait de mieux en matière de collection.
Les quinze oeuvres provenant de l'ancienne collection Veil-Picard présentées dans cette vente sont le témoignage de dialogues exceptionnels entre artistes, mécènes et collectionneurs. Il ne fait aucun doute qu'elles furent retenues par Arthur Georges en raison notamment de ces correspondances. Certaines sont nées d'une relation particulière entre artiste et commanditaire. D'autres représentent des personnages qui marquèrent leur temps, comme Vivant Denon, premier conservateur du Louvre et illustre collectionneur, comme la Comtesse de Provence si mal-aimée de ses contemporains ou l'architecte Bénard dont l'intense activité dans les milieux artistiques parisiens, romains et bruxellois fut longtemps oubliée. Quelques unes furent commandées à leurs auteurs par les plus grands amateurs de leur époque comme Madame Pastoret dont la famille fut proche à la fois d'Ingres et de David. Enfin, deux au moins passèrent dans des collections illustres, comme le Bénédicité de Chardin qui appartint dès le XVIIIème siècle au célèbre collectionneur et critique Antoine-Joseph Dezallier d'Argenville puis à François Marcille, l'un des plus grands amateurs de Chardin et comme le dessin de Portail, propriété des frères Goncourt, dont on sait le rôle qu'ils tinrent à la fin du XIXème siècle dans la diffusion de "l'art de vivre à la française" propre au siècle des Lumières.
J'aimerais dire un mot de la modernité de cet ensemble dont la qualité des oeuvres frappe l'oeil le moins averti : l'extraordinaire liberté de l'esquisse de Chardin, que l'artiste ne montra pas de son vivant et qui resta dans son atelier, correspond peut-être plus encore au 'goût' de nos contemporains qu'à celui de ceux du temps de Chardin. Les empâtements visibles, les coups de pinceaux rapides et sûrs nous émeuvent en ce qu'ils évoquent la première pensée d'un génie de la peinture dont l'art a traversé les siècles. Et cette immédiateté n'empêche en rien le spectateur de ressentir la profonde intimité de la scène et la tendresse échangée entre la petite fille, toute à sa prière, et sa mère. Ne voyons-nous pas aujourd'hui comme hier dans la belle et élégante Madame Pastoret, au mari brillant et quelque peu volage, une épouse qui semble porter dans son regard la mélancolie de sa condition ? Dans ce dessin, c'est tout l'art d'Ingres portraitiste, indémodable, qui nous parvient. Il est impossible de ne pas évoquer la poésie du dessin de Portail, qui détaille si admirablement les perles et les étoffes dont sont ornés les jeunes serviteurs noirs et dans le regard desquels le temps semble comme suspendu, nous offrant, au premier coup d'oeil, la grâce infinie du XVIIIème siècle.
Sachant que collectionneurs et amateurs trouveront dans ce catalogue matière à entretenir leur passion, je ressens comme un grand privilège de présenter aux enchères ces trésors issus de la fabuleuse collection d'Arthur Georges Veil-Picard. Et je souhaite aujourd'hui remercier particulièrement ses descendants de la confiance qu'ils nous témoignent.
François de Ricqlès
Président
Christie's France
Treasures of the Veil-Picard Collections
René Gimpel, a Belle Epoque Parisian dealer, called Arthur Georges Veil-Picard the 'greatest connoisseur of Paris'. His face is known to us through a portrait in pastel done by his friend Boldini in 1887 as well as through photographs. It was during this period that he collected paintings, drawings, and miniatures with passion. A banker and industrialist Arthur Georges Veil-Picard (1854-1944) was an avid collector of 18th century French art. The intelligent alert eye and the 'relaxed' pose of Arthur Georges correspond to the image that one might have an art collector of the end of the nineteenth century, living in a hôtel particulier in the 'plaine Monceau'. It is in that house, 63 rue de Courcelles, that Arthur Georges assembled, without anyone's help, his extraordinary collection over the course of nearly forty years. The hôtel particulier was destroyed in 1970, after an amazing sale which had dispersed its paneling, chandeliers and furniture. The collection of paintings and drawings remained in the family. It is part of this striking ensemble that his descendants have chosen to sell.
Arthur Georges was not only a connoisseur but also the descendant of an illustrious family of philanthropists and generous benefactors. Originally from Alsace, the family settled in Besançon in 1822. His grandfather Aaron Veil-Picard (1794-1868) and his father Adolphe (1824-1877) established first a textile business then developed a subsidiary of the Banque de France. During two generations, they regularly helped finance various projects in the city such as the construction of buildings or the financing of archaeological excavations. In 1924, an exhibition in Besançon celebrated the Centenary of the great philanthropist, Adolphe Veil-Picard, banker in Besançon and protector of Arts and Letters. A monument sculpted in his glory was inaugurated on the place Granvelle where it can still be seen today. The two sons of Adolphe, Arthur Georges and Edmond Charles (1856-1947) pursued the banking activities and added an absinthe distillery, Pernod Fils bought in 1888, while establishing themselves in Paris. During the First World War, the two brothers played an important role in helping their compatriots by creating the 'Pernod ambulances' and transforming the Pontarlier distillery into a hospital.
The Veil-Picard collections are a reference in the world of collectors especially those of old master paintings and drawings. Edmond Charles was a modest collector compared to his brother Arthur Georges whose name is associated with icons of the period. Arthur Georges had a passion for Fragonard and he possessed no less than sixteen of his works. He was also an expert on Maurice Quentin de La Tour of whom he owned several pastels along with works of all the great painters and sculptors of the 18th century. International museums (often thanks to the generosity of the descendants of Arthur Georges) have many works of Veil-Picard provenance. A drawing by Goya, La Corrida, is in the Metropolitan museum of New York, the Louvre owns two major works by Fragonard, Renaud dans les Jardins d'Armide and l'Etable, a bust of Louis XV by Jean-Baptiste Lemoyne and a drawing by Gabriel de Saint-Aubin are in the Musée National du Château de Versailles. In 1947, the family of Arthur Georges donated a Bust of Madame Adélaïde by the sculptor Houdon to the French national museums in memory of their father.
Arthur Georges Veil-Picard seems to have collected alone, without the advice of other dealers or collectors, something which provoked the admiration of his contemporaries who were somewhat surprised that a 'provincial' could act with such discernment. In public auctions he would often be the rival of the most important collectors and merchants of his time: Jacques Seligmann, Nathan Wildenstein, the banker David-Weill, Alphonse Kann, the marquis de Biron, or the barons Adolphe and Edmond de Rothschild. He was happy to show his hôtel particulier to visitors, the dealer René Gimpel recounts in his journal, that the famous American collector, Mr Warburg was taken to Arthur Georges Veil Picard's in order to give him a tour of the best collection in Paris.
The fifteen works from the Arthur Veil-Picard collection presented in this sale are a testimony of an exceptional dialogue between artists, patron of the arts and collectors. Beyond a doubt, these works were chosen by Arthur Georges for their pedigree. Some were born from a particular relation between artist and commissioner. Others represent important figures of the time such as Vivant-Denon, first curator of the Louvre and an avid collector, or the Comtesse de Provence so disliked by her contemporaries or the architect Bénard whose intense activity in the artistic circles of Paris, Rome and Brussels was forgotten for a long time. Some were ordered directly by the greatest connoisseurs of the time such as Madame Pastoret whose family was close to Ingres as well as to David. Finally, at least two paintings went into illustrious collections such as the Bénédicité by Chardin which belonged from the 18th century onwards to the famous collector and critic Antoine-Joseph Dezalliers d'Argenville then to François Marcille, one of the greatest amateurs of Chardin. Portail's drawing belonged to the Goncourt brothers whose mission at the end of the nineteenth century was to spread 'the art of French living', an endeavor particular to the Enlightenment.
I would like to say a word on the modernity of this ensemble whose quality is striking: the extraordinary freedom of Chardin's sketch, something which the artist never showed while living but remained at his death in his atelier, will relate maybe even more to the taste of our contemporaries more than to his time. The impasto, the quick confidant brush strokes, move us in their evocation of the first thoughts of a genius whose art endures. This immediacy does not prevent the spectator from feeling the profound intimacy of this scene and the strange tenderness between the little girl, concentrated on her prayers and her mother encouraging her.
We see today, just as in the past, the beautiful and elegant Mrs Pastoret with her brilliant albeit philandering husband, the wife bearing in her eyes all the melancholy of her condition. This drawing summarizes all of the art of Ingres as a portraitist. It is also impossible not to mention the poetry of Portail's drawing which details so expertly the pearls and fabric of the young black servants. Time seems suspended in their eyes portraying the infinite grace of the 18th century.
In the contents of this catalogue, collectors and art lovers alike will find material to fulfill many aspects of their passion for art, and I feel a great privilege in presenting in the auction these treasures from the wonderful Arthur Georges Veil-Picard collection. I would like to particularly thank his descendants for the trust they have shown us.
François de Ricqlès
President
Christie's France
PIERRE ADOLPHE HALL (BORAS, SUEDE 1739-1793 LIEGE)
PORTRAIT DE DOMINIQUE VIVANT DENON (1747-1825), 1786
Closed23 June 2010
Price Realised
EUR 73,000
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Specialist note
Né à Chalon-sur-Saône en 1747, Dominique Vivant-Denon vient à Paris pour étudier le droit, qu'il abandonne très vite, et côtoie le milieu des artistes. Il est ainsi rapidement introduit à la cour de Versailles et à l'âge de 21 ans, Louis XV le nomme Gentilhomme ordinaire du Roi. Il suit ensuite des missions pour le compte des Affaires étrangères, à Saint Pétersbourg, en Suède et en Suisse.
A partir de 1777, il voyage en Italie, achetant de nombreuses oeuvres d'art, dont 525 vases étrusques, et de 1782 à 1785 est nommé secrétaire d'ambassade à Naples. A son retour en France, il vend sa collection de vases étrusques au surintendant des bâtiments, le comte d'Angivillers pour la somme de 30 000 livres. Cette collection fut déposée à la manufacture de Sèvres afin de servir de modèle aux artistes et y est encore conservée aujourd'hui. Il est élu membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Juste avant la Révolution, il s'installe à Venise mais revient à Paris dès 1793 et avec l'aide de son ami Jacques-Louis David, travaille pour le Comité de Salut Public dirigé par Robespierre. Il se lie également avec Joséphine de Beauharnais et accompagne Bonaparte en Egypte où il rédige son Voyage dans la Basse et Haute Egypte publié en deux volumes en 1802, qui connut un grand succès. Sous le Consulat, Napoléon nomme Denon directeur général du musée central de la République, qui deviendra le musée Napoléon puis le musée du Louvre. Au retour de la monarchie, Louis XVIII confirme le poste de Denon qui prendra sa retraite en 1816. En 1825, il s'éteint dans son appartement du quai Voltaire. Ses deux neveux, Vivant-Jean et Dominique-Vivant-Brunet Denon, dispersent sa collection. Cette miniature fut comprise dans la vente, qui a duré plusieurs jours.
Etudiant en médecine en Suède, Pierre-Adolphe Hall s'oriente vers la peinture à Berlin en 1756 et complète sa formation artistique à Hambourg puis à Stockholm de 1760 à 1766. Il se rend à Paris et reçoit la protection de son compatriote Roslin. Agréé à l'Académie royale, il devient peintre du Cabinet du Roi pour les miniatures et expose au salon dès 1769. Son talent est très vite reconnu et son atelier devient un centre artistique très fréquenté, notamment par Hubert Robert, Greuze ou encore Vigée-Le Brun. Bien que suédois, Hall fut considéré comme l'un des plus grands miniaturistes français de la seconde moitié du XVIIIème siècle. Son oeuvre est importante avec de quatre-vingts à cent portraits par an. La Révolution l'oblige à s'exiler et il s'éteint en 1793 à Liège après une crise d'apoplexie.
Sa grande innovation fut de conjuguer le pointillé traditionnel des miniaturistes avec l'emploi d'une touche large, sûre et précise, vigoureuse et sensible, à l'instar de Fragonard, utilisant avec beaucoup de dextérité une technique mixte, mêlant gouache et aquarelle, qui permettait des oppositions de matière et de lumière.
Selon le livre de comptes de Madame Hall, son mari peignit trois miniatures de Denon. Le premier portrait, conservé au musée du Louvre (P. Jean-Richard, Miniatures sur ivoire. Musée du Louvre. Musée d'Orsay, Paris, 1994, no 309, pp. 178-179, non indiqué comme portrait de Denon), fut payé 240 livres en 1786; le second, également exécuté en 1786, fut payé 360 livres et correspond à notre miniature; le dernier peint en 1787, représentait "M. Desnon [sic] en femme" et coûta 240 livres.
A partir de 1777, il voyage en Italie, achetant de nombreuses oeuvres d'art, dont 525 vases étrusques, et de 1782 à 1785 est nommé secrétaire d'ambassade à Naples. A son retour en France, il vend sa collection de vases étrusques au surintendant des bâtiments, le comte d'Angivillers pour la somme de 30 000 livres. Cette collection fut déposée à la manufacture de Sèvres afin de servir de modèle aux artistes et y est encore conservée aujourd'hui. Il est élu membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Juste avant la Révolution, il s'installe à Venise mais revient à Paris dès 1793 et avec l'aide de son ami Jacques-Louis David, travaille pour le Comité de Salut Public dirigé par Robespierre. Il se lie également avec Joséphine de Beauharnais et accompagne Bonaparte en Egypte où il rédige son Voyage dans la Basse et Haute Egypte publié en deux volumes en 1802, qui connut un grand succès. Sous le Consulat, Napoléon nomme Denon directeur général du musée central de la République, qui deviendra le musée Napoléon puis le musée du Louvre. Au retour de la monarchie, Louis XVIII confirme le poste de Denon qui prendra sa retraite en 1816. En 1825, il s'éteint dans son appartement du quai Voltaire. Ses deux neveux, Vivant-Jean et Dominique-Vivant-Brunet Denon, dispersent sa collection. Cette miniature fut comprise dans la vente, qui a duré plusieurs jours.
Etudiant en médecine en Suède, Pierre-Adolphe Hall s'oriente vers la peinture à Berlin en 1756 et complète sa formation artistique à Hambourg puis à Stockholm de 1760 à 1766. Il se rend à Paris et reçoit la protection de son compatriote Roslin. Agréé à l'Académie royale, il devient peintre du Cabinet du Roi pour les miniatures et expose au salon dès 1769. Son talent est très vite reconnu et son atelier devient un centre artistique très fréquenté, notamment par Hubert Robert, Greuze ou encore Vigée-Le Brun. Bien que suédois, Hall fut considéré comme l'un des plus grands miniaturistes français de la seconde moitié du XVIIIème siècle. Son oeuvre est importante avec de quatre-vingts à cent portraits par an. La Révolution l'oblige à s'exiler et il s'éteint en 1793 à Liège après une crise d'apoplexie.
Sa grande innovation fut de conjuguer le pointillé traditionnel des miniaturistes avec l'emploi d'une touche large, sûre et précise, vigoureuse et sensible, à l'instar de Fragonard, utilisant avec beaucoup de dextérité une technique mixte, mêlant gouache et aquarelle, qui permettait des oppositions de matière et de lumière.
Selon le livre de comptes de Madame Hall, son mari peignit trois miniatures de Denon. Le premier portrait, conservé au musée du Louvre (P. Jean-Richard, Miniatures sur ivoire. Musée du Louvre. Musée d'Orsay, Paris, 1994, no 309, pp. 178-179, non indiqué comme portrait de Denon), fut payé 240 livres en 1786; le second, également exécuté en 1786, fut payé 360 livres et correspond à notre miniature; le dernier peint en 1787, représentait "M. Desnon [sic] en femme" et coûta 240 livres.