THEODORE GERICAULT (ROUEN 1791 - 1824 PARIS)
Lot 83 PREMIERES IMPRESSIONS: LES OEUVRES DE THEODORE GERICAULT DE LA COLLECTION YVES SAINT LAURENT ET PIERRE BERGE

Que l'on me pardonne cette insolence, mais le fait qu'il n'y ait pas l'ombre d'un cheval de Géricault dans la collection de MM. Bergé - Saint Laurent est un merveilleux paradoxe. Délibérément, les deux collectionneurs se sont intéressés à un tout autre aspect de la production d'un peintre mort à 32 ans, connu dans le monde entier pour son grand Radeau de la Méduse, l'un des chefs-d'oeuvre du musée du Louvre.

Des cinq tableaux de Théodore Géricault présentés dans ce catalogue, deux sont de superbes et puissantes académies d'hommes peintes vers 1810-1812, celles-ci qui faisaient dire à son maître Guérin, quelque peu déconcerté par la brosse fougueuse de son jeune élève : 'Vos académies ressemblent à la nature, comme une boîte à violon ressemble à un violon'. Mots piquants qui sous-entendaient que Géricault et son interprétation de l'anatomie masculine - l'éloge du muscle - violaient délibérément les règles classiques de la bienséance.

Les trois autres tableaux de la collection Bergé - Saint Laurent sont des portraits. Et quels portraits !

Celui du jeune adolescent vu de profil, peint vers 1815-1817, attire tout d'abord notre regard tant est forte sa concentration vers un ailleurs qui nous reste inaccessible. Le spectateur peut alors contempler les fabuleuses tonalités de ce portrait, la blancheur d'un grand col, la blondeur des cheveux se découpant sur un ciel rougeoyant, le rouge sensuel d'une bouche entr'ouverte. Tous ces éléments contribuent à faire de ce fascinant visage le prototype même du portrait romantique.

Celui de la petite Elisabeth Dedreux, posée telle une fleur dans la campagne romaine, relève assurément du même registre émotionnel. Vient encore s'y ajouter la tendresse particulière du peintre pour cet univers enfantin. La petite fille, campée dans une petite robe blanche, incarne merveilleusement la fragilité de cet âge tendre qui s'oppose à la dureté de l'univers minéral qui l'entoure.

Du double portrait des enfants Dedreux (Elise et Alfred, le futur peintre du cheval), on a beaucoup insisté, et à juste titre, sur sa fascinante étrangeté. De fait, Géricault a volontairement accentué l'intériorité de ses deux modèles afin qu'ils nous apparaissent songeurs, méditatifs si ce n'est mélancoliques. Représentés dans une nature vierge de toute construction humaine, solidaires (car reliés par leurs deux bras), ces deux enfants presque jumeaux (à la coiffure également semblable) semblent faire face à la folie du monde des adultes qui les attend.

Par rapport au tableau préparatoire, la petite Elisabeth a perdu toute sa fragilité et s'affiche désormais telle une Lolita. Elle est vêtue d'une extraordinaire petite robe blanche qu'un pli central transforme en une étrange cuirasse. Prête à l'insoumission, elle tient dans sa main droite deux petites fleurs jaunes qui viennent néanmoins nous rappeler la fragilité, la brièveté et la pure poésie du monde de l'enfance.

Bruno Chenique

Docteur en Histoire de l'art
Ancien pensionnaire la Villa Médicis (Rome)
et au Getty Research Institute (Los Angeles)
Membre de l'Union française des experts.


FIRST IMPRESSIONS: THE WORKS OF THEODORE GERICAULT IN THE COLLECTION OF YVES SAINT LAURENT AND PIERRE BERGE

Without meaning to sound impertinent, it is wonderfully ironic that the Bergé-Saint Laurent collection does not feature a single one of Géricault's horses. The two collectors consciously decided to focus on a different aspect of this painter, who died at the age of 32, and is known the world over for his monumental Raft of the Medusa, one of the Louvre's great masterpieces.

Of this catalogue's five paintings by Théodore Géricault, two are superb, powerful male academic nudes, painted circa 1810-1812. Géricault's master, Pierre Guérin, somewhat disconcerted by his young pupil's impetuous brushstrokes, remarked in reaction to these paintings, 'Your academies resemble nature the way a violin case resembles a violin'. This sharp assessment suggested that Géricault and his interpretation of male anatomy - a tribute to muscular form - deliberately violated the classical rules of propriety.

The three other paintings in the Bergé-Saint Laurent collection are portraits - and stand-out portraits at that.

The one of an adolescent boy in profile, painted circa 1815-1817, immediately attracts attention through its intense focus on a distant, unspecified point beyond the viewer's reach. This leaves us to contemplate the portrait's fabulous tones, the whiteness of the boy's large collar, his blond hair which stands out against the backdrop of a fiery sky, the sensuous red of the parted lips, all of which helps make his fascinating countenance the very prototype of the romantic portrait.

The painting of young Elisabeth Dedreux, posed like a flower in the Roman countryside, strikes the same emotional chord, further enhanced by the painter's particular affection for that special universe inhabited by children. The young girl, portrayed in a short white dress, wonderfully embodies the fragility of her tender age, which contrasts with the barren mineral environment around her.

Much has rightly been said about the fascinating yet strange nature of the double portrait of the Dedreux children, Elisabeth and Alfred, the latter of whom would become a famous equestrian painter. Indeed, Géricault expressly emphasised his two models' introspective nature to make them appear as meditative, even melancholic, dreamers. Depicted in a natural environment, free of any human construct united by their embrace, these near-twins, who even wear their hair in a similar style, seem to confront the madness of the adult world that awaits them.

Compared to her single portrait, little Elisabeth has lost all her fragility and could be compared to a young Lolita. She is dressed in a remarkable short white dress, strangely transformed by its central pleat into an armoured breast-plate. She strikes a defiant pose and holds two diminutive yellow flowers in her right hand, a small reminder of the fragility, brevity and sheer poetry of childhood.


Bruno Chenique

Ph.D in Art History
Formerly of the Villa Medicis (Roma)
and the Getty Research Institute (Los Angeles)
Member of the Union française des experts.

THEODORE GERICAULT (ROUEN 1791 - 1824 PARIS)

Portrait d'Alfred et Elisabeth Dedreux

Closed25 February 2009

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EUR 9,025,000

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THEODORE GERICAULT (ROUEN 1791 - 1824 PARIS)
Portrait d'Alfred et Elisabeth Dedreux
huile sur toile
99,2 x 79,4 cm. (39½ x 31 1/3 in.)
Peint vers 1818

Collection Becq de Fouquières, Paris (vers 1883); sa vente, Paris, Hôtel Drouot, 8 mai 1925, lot 6; d'où acquis par
Hector Brame, Paris; d'où probablement acquis par
Vicomte de Beuret; sa vente, galerie Georges Petit, Paris, 11 mai 1931; d'où acquis par
la baronne de Forest.
Galerie Schmit, Paris, 1974.
Galerie Alain Tarica, Paris; d'où acquis en 1984 par
Yves Saint Laurent et Pierre Bergé.

Specialist note

LES PORTRAITS D'ENFANTS DE GERICAULT

L'extraordinaire talent de Théodore Géricault, observateur avisé de son temps, aurait pu se limiter à l'art du portrait. Pourtant ce genre n'occupe qu'une facette limitée, mais très singulière, de son oeuvre.

Géricault possédait par dessus tout le don de rendre les émotions. Que ce fût ses portraits de monomanes qui dégagent un subtil mélange de détachement et de profondeur psychologique, ses images de laboureurs anglais imprégnées d'un pathos qui reflète la lourdeur du travail quotidien, ou le compte rendu poignant de son ami le Général Letellier sur son lit de mort, Géricault fit preuve d'une rare énergie d'expression, toujours en harmonie avec le sujet.

La plupart des quelques portraits de Géricault représentent des enfants de ses amis proches. Ceux des deux enfants de Pierre-Anne Dedreux, Alfred et Elisabeth, et le Portrait de jeune homme de profil, appartiennent à une série qui en comprenait d'autres : celui d'Alfred Dedreux (lot 84, fig. 1), ainsi que ceux d'Olivier Bro et Louise Vernet. On pourrait donc s'attendre à ce qu'ils dégagent spontanéité et intimité. Or c'est tout l'inverse : ces enfants sont à la fois détachés et monumentaux, présentés avec une intensité envoûtante qui contraste avec l'innocence de leur jeune âge.

Le peintre s'efforce de créer un effet dramatique très éloigné de tout naturalisme, bien visible si l'on compare le double portrait des enfants Dedreux avec son dessin préparatoire (lot 83, fig. 1). Ce dernier, plein d'apparente spontanéité et exécuté en lignes atténuées, montre Elisabeth en admiration devant son frère qui regarde le spectateur en souriant ; la scène est détendue, le décor et le rôle dévolu à chacun demeurent traditionnels.

Dans le tableau final, Géricault présente deux êtres androgynes aux allures de statue, qui dévisagent le spectateur. Elisabeth se tient désormais au-dessus de son frère aîné, dont les cheveux légèrement ébouriffés et le pantalon ont été remplacés par des boucles et une blouse qui rendent presque impossible la distinction avec sa soeur. Le clair-obscur, utilisé pour modeler les traits des enfants, leur donne une profondeur et une expression fantomatique et froide, qui n'est pas atténuée par le geste affectueux de chacun entourant l'autre de son bras. Même l'artifice de la fleur dans la main d'Elizabeth renverse les conventions habituelles du portrait : au lieu d'animer la composition, la plante tombe lourdement, y ajoutant un sentiment d'écrasement.

Comme l'écrit Régis Michel : 'Ses portrait véritables ne sont qu'une poignée : pour l'essentiel des portraits d'enfants (...). Ces créatures insolites ont de quoi inquiéter. Au sens de l'Unheimlichkeit chère à Freud, l'inquiétante étrangeté qui naît des mauvais rêves : corps massif, tête pondéreuse, pose hiératique, expression grave. Ce canon monumental ne s'associe guère à l'image d'une enfance vivace.' (catalogue d'exposition, Géricault, 1991, op. cit, p. 108).

Par essence, les enfants de Géricault véhiculent un sentiment 'd'altérité' : insaisissables mais profondément conscients d'eux-mêmes, ils occupent un monde inaccessible aux adultes, dans lequel ils affirment leur refus des normes traditionnelles. Ces portraits recèlent donc un aspect profondément psychologique qui les rend étonnamment modernes. En outre, ce sentiment d'aliénation est accentué par l'absence de tout décor domestique identifiable. Le paysage de ces trois tableaux est en effet désolé et funeste - presque funéraire -, couvert par un ciel bas d'un bleu vif et intense qui n'est pas sans rappeler les compositions les plus fantastiques de Goya.

La série de portraits d'enfants a été exécutée vers 1817-18, au tournant essentiel de la carrière de Géricault. Comme l'écrit Lorenz Eitner :

'Il [Géricault] a opéré un changement radical dans son travail, abandonnant non seulement son sujet moderne de prédilection mais réformant également radicalement son style. Il s'est brusquement tourné vers la seule alternative à sa disposition, le grand style néo-classique (...). Par un talent inné de coloriste et de réaliste, il a délibérément muselé ses tendances les plus spontanées, remplacé la couleur par de forts contrastes de lumière et d'ombre, la peinture par la ligne, et, dans son traitement de la figure humaine, il s'est limité à un vocabulaire de stéréotypes grossiers totalement indifférents à l'aspect naturel. Sa 'manière antique' était très éloignée du classicisme conventionnel, bien qu'il l'ait utilisé pour exprimer des thèmes classiques. Son intention très personnelle était d'obtenir une plus grande force expressive : plus essentielle que l'augmentation du contrôle était l'augmentation de l'intensité dramatique que son effort de discipline lui permit. Contrairement à son réalisme antérieur, plus informel, cette nouvelle voie extrêmement artificielle se prêtait à de puissantes affirmations. Romantique par son intensité, empruntée à la tradition de Michel-Ange plutôt qu'à celle de David, elle élargit sa palette pour inclure des rêves de terreur, de cruauté et de luxure' (L. Eitner,"Géricaul", Grove Dictionary of Art).

Ces portraits d'enfants étaient des commandes privées, au moyen desquelles Géricault pouvait tester son grand style, avant de l'appliquer de façon plus monumentale à des tableaux publics. La dissonance entre la manière grandiose exprimée dans cette langue intensément romantique, proche de Goya, et le sujet domestique, confère à ces portraits leur pouvoir envoûtant.

Nulle part les racines néo-classiques de l'expérimentation de Géricault ne sont plus évidentes que dans sa Tête d'un jeune homme de profil (lot 85), qui combine l'androgynie des portraits de Dedreux au pur profil grec qui possède 'l'éclat inquiétant de la sculpture teintée' (L. Eitner, Géricault, His Life and Work, London, 1982, p. 94.). Et tandis que son portrait d'Elisabeth Dedreux la montre dans les vêtements à la mode d'une jeune fille, sa pose est très nettement académique, et plus typique des rendus des nus masculins de Géricault.

Géricault entretenait des liens d'amitié très privilégiés avec la famille Dedreux, et en particulier avec l'oncle d'Elisabeth et d'Alfred, Pierre-Joseph Dedreux-Dorcy. Ce dernier, lui-même peintre, emmenait très souvent son jeune neveu dans l'atelier de son ami, où Alfred fut profondément influencé par le choix des sujets de Géricault, notamment les chevaux. Au moment de l'exécution du double portrait présenté ici, Alfred, alors âgé d'environ huit ans, connaissait déjà bien le peintre - malgré l'extraordinaire distance qui semble, dans ce tableau, le séparer du monde des adultes.

Nous remercions Bruno Chenique des précisions qu'il a bien voulu nous apporter concernant les oeuvres de Géricault de cette vente.



Fig. 1 : Théodore Géricault, Etude pour le Portrait d'Alfred et Elisabeth Dedreux, 1817-1818, mine de plomb, 18,6 x 14,3 cm., Paris, Musée du Louvre RMN Thierry Le Mage.